Les Emblèmes

La rose dans le livre d'emblèmes

Si pendant l'antiquité, la rose est essentiellement un attribut divin, elle devient au XVIe siècle une figure à part entière, comme nous pouvons le constater à travers le livre d'emblèmes. On peut reconnaître diverses symboliques spirituelles et morales. Ce sont deux aspects indissociables dans les textes, car il s'agit d'une morale judéo-chrétienne, mais l'un prédomine à chaque fois sur l'autre.

Dans le Livre d’armoiries de Georgette de Montenay, l’auteur évoque avec le motif de la rose et de ses épines le problème théologique du bien et du mal.

« On tire bien des espines poignantes,
Rose tres bonne et pleine de beauté,
des reprouvez et leurs oeuvres meschantes
Dieu tire aussi du bien par la bonté. »

Livre d'armoiries en signe de fraternité... / Georgette de Montenay. - Paris : Aux Amateurs de livres, 1989. - Reprod. en fac-sim. de l'éd. de Francfort, J.-C. Unckel, 1619.p. 294

Par le rapport entre la rose et la ronce, l’auteur montre que le mal et la souffrance sont nécessaires et participent du dessein général de Dieu, comme les épines qui vous blessent produisent aussi, finalement, une fleur magnifique. Georgette de Montenay évoque le concept complexe selon lequel Dieu utilise ce qui est apparemment le mal afin de rendre sa gloire plus grande.

illustration 1L’enseignement spirituel de l’emblème est également perceptible dans Idea del buen pastor de Nunez de la Cepeda. L’emblème présente une allée en forme de croix au centre de laquelle trône un rosier enfermé et une clôture en arrière plan. Le rosier symbolise la pureté et la chasteté des religieuses comme le début du texte le précise : « Es la Rosa el simbolo mas propio de la pureça. » [La Rose est le symbole le plus approprié pour désigner la pureté]. La clôture renvoie à celle du couvent, garante de cette chasteté


Dans les Paraphrases des litanies de Notre Dame de Lorette de 1781, la rose permet cette fois d’illustrer le principe de la Vertu et dans cette perspective, elle est alors appelée « Rose Mystique ». L’emblème nous donne à voir, dans le cadre d’un jardin à la française, la tige torsadée et épineuse d’une rose, au milieu de deux vasques contenant des rosiers. Cependant c’est la Vierge Marie qui se tient au coeur de la fleur. Le drapé de son vêtement se confond avec les pétales qui l’entourent.. Le caractère hybride de la figure renforce donc l’analogie faite entre la rose et la Vierge dans le texte qui l’accompagne et dont voici les premières lignes :

« Comme de toutes les fleurs c'est la rose qui plaît le plus universellement tant par son tendre coloris que par son odeur agréable, & qu'à cause de cela elle passe pour en être la Reine : de même Marie que l'Eglise, par une allégorie tirée des livres saints, appelle Rose Mystique, est la Reine des Anges et des hommes. »

"Paraphrase des litanies de Notre Dame de Lorette, par un serviteur de Marie [Joseph Sebastian Klauber]. Première édition. - Augsbourg : Klauber, 1781, p. 71


illustration B

Ce commentaire est à la fois explicatif et litanique : il s’ouvre sur une ekphrasis de l’emblème, cette description permettant de rendre l’image vivante, puis prend par la suite une forme de prière. D’ailleurs des citations bibliques, dont le motto “coronemus nos rosis ” fait partie, sont intégrées dans le corps de l’emblème, notamment le long de la tige.


La rose est également un symbole de souffrance et d’espérance. Dans Le Prince chrestien et politique de J.Rou (trad. Saavedra), l’emblème dans lequel apparaît le motif de la rose se situe dans une partie du livre qui traite du bon comportement que doit adopter le prince dans son exercice du pouvoir. Il se forme d’une figure gravée sur cuivre : il s’agit d’une vasque dans laquelle on reconnaît un rosier qui est arrosé par une main sortant d’un nuage, sans doute la main de Dieu. Le motto : « ferendum et sperendum » est inscrit sur une banderole dans le champ de la figure. Cette sentence empruntée à Euripide confirme le fait que l’auteur utilise parallèlement des traditions classique et chrétienne, en vue de replacer l’art politique dans le cadre d’une morale chrétienne. Le texte qui le suit se veut complémentaire de l’emblème dans la mesure où il développe sa leçon :

« Les premières branches de la vertu sont rudes et épineuses à notre nature perverse, mais après la fleur de la Beauté vient à se découvrir. »

Le Prince chrestien et politique. Traduit de l’espagnol de Dom Diegue Saverda Faxerdo… Par I Rou... Tome premier. Paris : Compagnie des libraires du Palais, 1668, p.364

Cette métaphore filée nous enseigne que l'attente et la patience dans la peine ne sont pas inutiles. Le lecteur comprend dès lors que la rose est emblématique de la souffrance puisque ses épines sont douloureuses, mais aussi de l’espérance, car par l’attente et la souffrance, le prince se verra gratifié de succès quand la fleur paraîtra. Le chemin que doit parcourir le prince est semblable à la nature de la rose : d’abord épineux, tel une tige de rose, il aboutit à un épanouissement semblable à la fleur éclose.

Dans une filiation avec les symboliques antiques, la rose est associée à des maximes sur l'Amour et l’Apparence.

« Vieille fleur gist sans bonheur.
Jamais voit on l'amour, jamais voit on l'abeille
Aller cueillir sont miel sur rose trop vieille :
Auprès la fresche fleur la mouche faict son tour.
A l'aage verdelet convient le doux amour. »

Jacob Cats, Proteus ofte Minne beelden verandert in sinne beelden. Rotterdam : P. van Waesberge, 1627, p.195

Cette maxime est fidèle à l’image qui la précède et qui donne à voir l’opposition entre une rose, droite, butinée par une abeille et toutes les autres roses qui sont trop vieilles pour se tenir droites et que les abeilles n’honorent pas de leur visite. D’ailleurs elles s’en éloignent. Allant de pair avec l’image, la maxime précise qu’il s’agit de l’opposition des concepts « jeunesse »  et « vieillesse ». L’amour est quelque chose de positif quand son objet est la jeunesse.
Dans un second texte, l’opposition est investie de concepts dont l’un seulement est exprimé de façon détournée par les adjectifs « langoureux » et « humble ». On devine que c’est l’opposition entre deux comportements, attitude hardie d’une part, attitude réservée de l’autre, qui entraînent ou refusent un amour qui n’est plus du tout un amour positif, l’amour lubrique, la paillardise.

« Ne te glorifie point en parures d'accoutrements, & ne t'élève point au jour de la pompe (ECCL. II.4)
La Fine mouche-a-miel, & le désir lubrique
S'en vont d'un pas esgal, pareille est leur practique ;
L'abeille ne s'assit sur langoureuse fleur :
Le fol amour ne touche a ceux d'un humble coeur. »

Jacob Cats, Proteus ofte Minne beelden verandert in sinne beelden. Rotterdam : P. van Waesberge, 1627, p.195

C’est un véritable renversement axiologique qu’opère Cats car c’est à présent la rose qui tombe et perd ses pétales qui est positive. Il s’agit là d’un bon exemple de l’entreprise emblématique, entre respect de la tradition et recherche d’originalité.

La Rose est donc un motif paradoxal car elle revêt des symboliques aussi bien mélioratives que péjoratives.

Aurore Lestienne et Isabelle Leguen