Les Emblèmes

Les fruits

La place des fruits dans les livres d’emblèmes de la Renaissance.

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Les fruits occupent une place importante dans les livres d’emblèmes de la Renaissance. Leur présence dans ces ouvrages peut s’expliquer par le rôle qui est attribué à l’emblème à la Renaissance : il est en effet « […] un symbole fait pour instruire et qui regarde en général tout le monde » (Dictionnaire dit de Trévoux, Tome III, Paris, 6ème édition (1771)). Or le fruit est un aliment relativement courant et prisé par les hommes de la Renaissance, qui, de plus, appartient au grand ensemble que constitue la nature, source féconde pour ces ouvrages. Mais les auteurs ont surtout pu percevoir en eux une grande richesse symbolique, peut-être accentuée par la diversité des fruits proposés par la nature : on trouve en effet dans ces ouvrages une grande diversité de fruits représentés, comme la pêche, la grenade, l’olive, la noix, la courge, ou encore la pomme de pin.




Emblèmes profanes, emblèmes sacrés.

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Dans tous les livres d’emblèmes de la Renaissance, la symbolique du fruit change radicalement selon qu’elle vise à illustrer un enseignement relevant du profane ou du sacré. C’est pourquoi le texte explicatif qui accompagne dans la majorité des cas chaque emblème est particulièrement important. La signification d’un emblème profane représentant un fruit peut même être totalement en contradiction avec sa signification dans un contexte sacré. Par exemple, dans l’ouvrage Emblèmes ou devises chrétiennes… Seconde édition. - Lyon : Mathieu Chavance, 1717, la représentation de la pêche est utilisée pour signifier l’opposition entre le corps de l’homme, dont les passions pousse celui-ci vers le vice, et son esprit, aidé de la Grâce divine, qui combat les tentations et garde le chrétien dans le chemin de la vertu. Cela parce qu’à la Renaissance, le noyau de la pêche était utilisé à des fins médicales, alors que la chair donnait des maux d’estomac à la limite du supportable. En revanche, dans l’art profane, on trouve une signification toute autre, issue de l’Antiquité : la pêche, étant l’ancien hiéroglyphe du cœur, et sa feuille celui de la langue, elle symbolise dans l’art profane la vérité, puisque le cœur et la langue doivent être unis comme le fruit et la feuille.




Une représentation ambivalente de l’abondance.

Le fruit dans les emblèmes de la Renaissance est fréquemment associé au concept de l’abondance : le terme de « fruit » est d’ailleurs par métaphore synonyme de « bien » et de « richesse ». Or la représentation de cette notion est ambiguë dans les emblèmes : sous la forme de la cornua copia, le fruit et sa profusion apparaissent relativement souvent comme un symbole positif qui caractérise une entité favorable : ainsi la corne d’abondance de l’emblème de G. Rollenhagen souligne comment l’amitié engendre la richesse humaine. C’est l’attribut qui symbolise la Fortune, la libéralité, la prospérité, la concorde ou encore la vertu morale et l’harmonie de l’âme. Il s’agit probablement de l’interprétation du concept d’abondance qui a connu la plus grande fortune dans le langage iconique.


Or d’autres emblèmes nous montrent le revers de l’imagerie courante d’une profusion bienfaisante: c’est le concept de la fertilité dommageable, oxymore à première vue surprenant. Le fruit, en raison de sa profusion, est en fait un poids et un fardeau qui apporte fléau et affliction : dans l’emblème d’Alciat, le cas du noyer, affligé de coups parce que des enfants cherchent à atteindre ses noix, le montre tout à fait. La richesse engendre la cupidité et l’envie, ou bien alors l’oisiveté, et fait de celui qui possède ces fruits une victime accablée et détruite par ces vices.
Ces deux axes de représentation contradictoires mais complémentaires mettent en évidence l’ambivalence et la dualité de la conception de l’abondance du fruit.

Le fruit, le cœur et l’écorce.

grenade L’intérêt de nombreux fruits pour les auteurs des livres d’emblèmes de la Renaissance est leur composition double : beaucoup de ces fruits représentés sont constitués d’une enveloppe, écorce, ou peau, ou bien la chair même du fruit, et d’un élément caché, chair, noyau, ou amande. Ceci permet aux auteurs d’utiliser largement la symbolique de la richesse cachée, ou du symbole double. C’est le cas de la grenade par exemple, qui symbolisait en premier lieu dans les arts profanes, l’union, car sous une écorce unique, elle contenait un grand nombre de grains : les Pères de l’Eglise ont utilisé ce symbole comme image de celle-ci, qui unit dans une seule croyance des peuples divers. Les fruits comportant une écorce solide ont pu eux être utilisés comme symboles de la difficulté à vaincre et qui mène à une vertu positive, puisque ces fruits cachent sous leur enveloppe ou bien un fruit, ou encore une amande, comme c’est le cas par exemple de la noix, ou de la pomme de pin.




 

Katia Ravon et Cécile Rivet